Khimprom, roi des drogues synthétiques dans une Ukraine en guerre

Dans les turbulences de l’invasion russe, les réseaux criminels ukrainiens ont été contraints de se reconfigurer. Dans ce contexte troublé, l’organisation criminelle Khimprom a su tirer parti de la guerre pour asseoir son pouvoir sur le territoire ukrainien via le marché des drogues de synthèse. Comment une telle organisation s’est-elle installée sur le sol ukrainien et comment a-t-elle prospéré ? Récit.

Khimprom, drogues synthétiques en Ukraine

Mille membres. Deux millions de dollars de profits par mois. Ce sont les chiffres avancés par le Service de Sécurité de l'Ukraine pour décrire, en 2023, l'organisation criminelle Khimprom, un syndicat spécialisé dans les drogues de synthèse, né dans une autre tourmente ukrainienne, celle de 2014, et devenu depuis l'un des acteurs dominants du narcotrafic en Europe de l'Est.

Le 29 avril 2026, la Police nationale ukrainienne mène près de 900 perquisitions simultanées à Kyiv et dans plusieurs régions du pays. Elle saisit 20 millions de hryvnias de produits stupéfiants, bloque 100 comptes bancaires, gèle des cryptomonnaies, interpelle des co-organisateurs. Quelques jours plus tard, lors d'une conférence de presse qualifiée par le chef de la police Ivan Vyhovsky « d'événement sans précédent dans l'histoire de l'Ukraine indépendante », les autorités diffusent une vidéo d'opération de démantèlement et d'arrestation musclée accompagnée d'un fichier audio.

On y entend une voix donner des instructions depuis l'étranger : tarifs pour attaquer à l'acide, sommes à verser pour corrompre des policiers, plans d'expansion vers l'Europe. Cette voix, c'est celle du « Mexicain », surnom d'Egor Burkin, ressortissant russe, chef présumé de Khimprom.

Cet individu aux multiples alias dirigerait depuis le Mexique ce que le chef de la police qualifie « non pas de groupe » mais de système, une nébuleuse dont la police connaît l'existence depuis 2019.

La guerre, accélérateur du marché des drogues de synthèse

Pour comprendre comment une telle organisation a pu prospérer, il faut d'abord comprendre comment la guerre a recomposé le marché des drogues de synthèse ukrainien.

En deux ans, le score de criminalité lié aux drogues synthétiques en Ukraine est passé de 3,5 à 8,5 sur 10, selon The Organized Crime Index. Ce bond de cinq points est le plus important enregistré sur l'ensemble du marché illicite ukrainien sur cette période.

Cette prospérité du crime liée aux drogues de synthèse est le résultat mécanique d'une guerre qui a reconfiguré les routes d'approvisionnement, la géographie de la production et de la vente. Tout d'abord, le trafic d'héroïne et de cocaïne ont vu leur production, distribution et vente chuter notamment par la disruption des routes qui les acheminaient.

Avant l'établissement de la ligne de front à la frontière russo-ukrainienne, ces drogues transitaient sur des kilomètres par le sud-est et l'est du pays.

L'Ukraine servait, selon le GI-TOC, à la fois de hub de transit pour l'Europe occidentale et de destination pour l'héroïne acheminée depuis la Russie. À l'est, la région de Kharkiv et le Donbass constituaient des zones de transit pour les opiacés afghans via la Russie. Le port d'Odessa était le principal point d'entrée pour la cocaïne venue d'Amérique latine, mais aussi pour les précurseurs chimiques (produits de fabrication) en provenance de Chine.

Entre novembre 2019 et février 2022, les saisies de drogues de synthèse se situent davantage à l'est du pays et dans les grandes villes.

On observe après 2022 et le déclenchement de la guerre une dissémination des saisies dans le pays et un déplacement vers l'Ouest des saisies de drogues synthétiques, selon l'UNODC, avec une importation de précurseurs depuis la frontière Ouest, notamment en provenance de Moldavie.

Les routes du trafic à l'est et au sud disruptées

Carte 1

Avant l'établissement de la ligne de front à la frontière russo-ukrainienne, ces drogues transitaient sur des kilomètres par le sud-est et l'est du pays. L'Ukraine servait à la fois de hub de transit pour l'Europe occidentale et de destination pour l'héroïne acheminée depuis la Russie.

Carte 2

Entre novembre 2019 et février 2022, les saisies de drogues de synthèse se situent davantage à l'est du pays et dans les grandes villes.

Carte 3

On observe après 2022 une dissémination des saisies dans le pays et un déplacement vers l'Ouest, avec une importation de précurseurs depuis la frontière Ouest, notamment en provenance de Moldavie.

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Le marché illicite ukrainien s'est adapté aux conditions de guerre et les drogues synthétiques y ont pris une place inédite : ne nécessitant ni cultures, ni routes de transit, elles répondent à une logique économique qui favorise la production « domestique ». Les laboratoires clandestins prolifèrent dans le centre et l'ouest du pays avec 63 laboratoires démantelés en 2022, 204 en 2023 selon l'UNODC.

Bon marché et faciles à produire, elles ont trouvé dans un pays aux infrastructures fragilisées et aux frontières troublées, les conditions idéales pour prospérer.

Trois catégories de drogues de synthèse dominent le marché ukrainien depuis 2022. Les opioïdes de synthèse, méthadone en tête, ont vu leur présence sur le marché noir exploser : sa consommation aurait doublé en trois ans selon l'EUDA, à mesure que l'héroïne devenait inabordable, jusqu'à 90-100 € le gramme contre 25 € avant-guerre. Les amphétamines et méthamphétamines, déjà bien implantées, ont subi une hausse de prix d'environ 30 %. Enfin, les cathinones synthétiques comme l'alpha-PVP ou « flakka » et la méphédrone concentrent l'essentiel de l'attention des autorités : vendues comme « sels de bain », bon marché et très puissantes, elles sont associées à des épisodes psychotiques, des complications rénales graves et une dépendance rapide. Au printemps 2026, le gramme d'Alpha PVP se vend entre 11 € et 16 € approximativement.

Une architecture criminelle décentralisée

Khimprom n'est pas un cartel classique. Il n'a pas de hiérarchie visible, pas de territoire à défendre. Fedir Sydoruk, ancien journaliste et analyste de terrain ukrainien décrit le « cartel » comme étant « décentralisé » et se déployant majoritairement en ligne. Un système confirmé par le premier adjoint au chef de la Police nationale, Maksym Lutsky, en avril 2026 : « Le chef [de Khimprom] a modernisé les activités de son groupe de manière à ce que les participants impliqués dans les activités criminelles ne se connaissent pas entre eux ».

Le système repose sur deux plateformes. La première est RuTor, un « marketplace » sur le dark web où les transactions se font en cryptomonnaie et où les vendeurs restent anonymes. RuTor est le successeur direct d'Hydra, l'immense place de marché russe démantelée en avril 2022 par les autorités américaines et allemandes après six ans d'activité : elle représentait alors 80 à 90 % de toutes les ventes de drogues sur le dark web mondial et ses catalogues étaient dominés par les cathinones synthétiques et autres drogues synthétiques citées plus haut. RuTor, plateforme associée à Khimprom par les rapports du GI-TOC, fonctionne sur le même principe.

La seconde plateforme est Telegram. Là où RuTor sert de vitrine et de catalogue, Telegram sert également à organiser la vente : bots automatisés (robots conversationnels automatiques), canaux dédiés, instructions de livraison chiffrées, paiements en cryptomonnaie.

Sur ces deux appuis numériques, Khimprom a construit un modèle que les enquêteurs comparent à une franchise. Quiconque veut produire et vendre des drogues de synthèse peut rejoindre le réseau. En échange d'une allégeance, l'organisation fournit les précurseurs chimiques nécessaires à la production et les équipements de laboratoire, mais aussi le savoir-faire technique transmis par vidéo interposée à des « chimistes » qui ne rencontreront jamais leurs donneurs d'ordre.

Une fois la drogue fabriquée, elle ne change pas de mains en face à face. Elle transite par ce que les milieux russophones du narcotrafic appellent un klad ou « trésor » en russe, dead drop en anglais. Le livreur dépose le colis dans une cachette, envoie ensuite les coordonnées GPS à l'acheteur via Telegram, accompagnées d'une photographie du colis. L'acheteur récupère le colis en différé.

C'est ce cloisonnement total qui explique la résilience du réseau. Lorsqu'un maillon est arrêté par les autorités, l'organisation recrute de nouveaux « laborantins » par vidéo, leur enseigne les formules, ouvre de nouveaux laboratoires. « Leurs réseaux fonctionnent à nouveau. Ils recrutent, enseignent par Internet, et de nouveaux laboratoires apparaissent » constate Dmitri Vladimirovitch Torgov, chef du département de la lutte contre la criminalité.

Le système Khimprom, une affaire connue du public

Le nom de l'organisation Khimprom n'est pas inconnu du public. L'organisation est connue des autorités ukrainiennes depuis des années et du grand public depuis au moins 2022, quand Stanislav Dombrovsky, blogueur ukrainien russophone réfugié en Suisse après le début de la guerre, commence à publier sur YouTube et Telegram des révélations sur le cartel et ses connexions présumées dans les plus hauts cercles du gouvernement ukrainien. Selon ses propres déclarations, il aurait été recruté par les services de renseignement ukrainiens pour infiltrer Khimprom, avant d'être « lâché » par les autorités. En novembre 2023, il est victime de l'incendie de sa maison, de menaces et d'attaques dont il accuse notamment Egor Burkin d'en être à l'origine. Contacté, Stanislav Dombrovsky ne souhaite plus commenter publiquement les activités du cartel en raison des conséquences personnelles et professionnelles induites par son implication dans l'affaire.

Mais l'organisation ne se contente pas de produire et de vendre. En 2023, Khimprom, sans se nommer explicitement, a lancé une campagne publique baptisée Catch the Dealer affichée sur des panneaux publicitaires dans plusieurs grandes villes ukrainiennes et relayée par des vidéos sur les réseaux sociaux. Des célébrités ukrainiennes y encouragent la population à dénoncer les dealers indépendants à la police, en échange d'une récompense financière. En incitant les citoyens à signaler les concurrents de Khimprom, l'organisation utilise les forces de l'ordre comme instrument de régulation de son propre monopole.

Des soupçons de corruption

La question qui s'impose alors est simple : comment une organisation aussi visible a-t-elle pu prospérer aussi longtemps ? La tradition de collusion entre crime organisé et État, héritée de l'ère soviétique, décrite notamment par les travaux de l'HCSS, évoque les vory v zakone (воры в законе en russe) ou les « voleurs dans la loi », apparus dans les camps du Goulag soviétique, et comment la relation entre crime et pouvoir a permis des arrangements tacites, des protections monnayées. En Ukraine comme en Russie, la frontière entre police et organisations criminelles a été, par moments, plus poreuse que la rhétorique officielle ne voulait l'admettre.

Lors de la conférence de presse d'avril 2026, le vice-chef de la Police nationale Andriy Nibito y répond avec une étonnante franchise : « Il y a ici une composante de corruption, tant au sein des forces de l'ordre qu'au sein même de notre personnel. Cela concerne tous les échelons, y compris les responsables politiques et les députés ». En août 2023, le SBU avait déjà arrêté deux anciens fonctionnaires de l'unité anti-drogue de la Police nationale au sein d'une branche de Khimprom à Kyiv. En septembre de la même année, un agent des forces de l'ordre est interpellé alors qu'il supervisait, selon les enquêteurs, la production et le trafic vers la ligne de front.

C'est précisément ce scepticisme que porte Svitlana Stetsenko. La journaliste d'investigation ukrainienne, à l'origine des récentes enquêtes sur le réseau U420 (une chaîne de boutiques vendant des cannabinoïdes de synthèse sous couvert de légalité, démantelée en avril 2026 dans le sillage des opérations contre Khimprom) ne croit guère aux annonces triomphantes. Les démantèlements retombent comme des soufflés, dit-elle : l'organisation recrute, se réorganise, ouvre de nouveaux laboratoires. Un sentiment que corrobore Fedir Sydoruk du GI-TOC : « une organisation de cette envergure, aussi longtemps active, n'aurait pas perduré sans avoir bénéficié d'une forme de protection ». La conférence de presse d'avril 2026 est peut-être sans précédent dans la forme. Khimprom, lui, a déjà survécu à bien d'autres coups d'éclat.